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Extrait de nouvelle :



illustration sur papier (oiseaux, Mexique)

Birds in the mexican "amate" paper
handmade by artisans

Extrait de : L'ÉGARÉE


- 1 -

Une jeune femme se bascule dans toutes les fissures... un coeur ensanglanté nu dans la paume...

Prostrée, pâle, elle n'entend plus les saccades répétées du battant de la fenêtre, ne se souvient de rien, le regard absent... Au-dessus d'elle, une étagère balayée d'un rideau bariolé où s'empilent désordonnés : sacs de haricots noirs, caissettes de choclos, grandes jattes en terre cuite... La menace. A chaque seconde qui claque, la lourde planche boitille et se descelle imperceptiblement du mur.

Un homme au teint cuivré et sec lui fait face. Il se verse lentement de l'eau-de-vie d'agave, la dévisage. On le surnomme Henequen, à l'image du sisal, cette plante grasse dont on extrait une fible textile très résistante, utilisée en cordelerie et en chapellerie. Calme en apparence, l'individu dépose un peu de sel sur sa main, près de son pouce droit, en parsème un citron. Il s'en rincera la bouche après chaque lampée de Tequila, comme il se doit. Distrait, il songe à un jeu de fête ; faire voler en éclats la tête féminine, jarre attachée à la branche maîtresse d'un arbre... piñata de fortune.

Les yeux clairs de la prisionera s'envolent par la fenêtre. Quelques fauvettes noires, aux ailes striées de bandes oranges, passent un peu plus haut. Entre ses mains enveloppées sous la table, elle ressent le coeur flasque, organe sans vie qui s'écoule, toujours chaud dans une épaisse serviette, qu'il macule inexorablement. Elle éponge sans relâche, ses doigts s'imprègnent humides et collants. Elle cherche à dissimuler les effusions qui la mettraient à nue. Dans la cuisine flotte une odeur indéfinissable, issue de curieux mélanges : les plats qui chauffent, l'alcool, les épices, l'air de la rue mixé à celui épaissit par la jalousie la misère, la sueur, autres relents venant dont ne sait où...

Sur la table trônent des restes de préparation d'un repas : feuilles de salade, peaux de tomates, morceaux de poivrons abîmés, épluchures de maïs, piments-oiseaux, chiles serranos. A brûle-pourpoint, les tempes de la señorita se transforment en maracas, au rythme lancinant toujours plus fort, toujours plus rapide. Son corps semble cinglé de l'intérieur par une lanière invisible qui lui laisse des stigmates sur le visage, celles de la peur. Il lui faut agir, le tissu pelucheux n'est plus si étanche. D'un geste vif elle s'empare de grandes feuilles vertes, comme si l'idée de débarrasser la table, de faire place nette, avait une importance subitement cruciale. Dans sa précipitation des pelures se répandent sur le sol et lui donnent l'occasion de se pencher. D'une main sûre, elle enveloppe alors la masse sombre posée sur ses genoux, tout en ramassant de l'autre les déchets éparpillés. Henequen n'a pas bronché. N'a-t-il rien vu, rien soupçonné ?

Elle pense ingurgiter l'organe vital, le faire disparaître en elle par poussées successives, à la manière de piments enroulés dans une galette de maïs démesurée. La tâche la vrille de l'intérieur, une envie irrépressible remonte... ce n'est pas souhaitable, possible... et cependant...
Déchiqueter le coeur en petits morceaux ? En simple papier de soie ? L'évacuer noyé avec elle dans l'aspiration des lieux d'aisances ? Au plus tôt ! Si toutefois elle peut se redresser et faire quelques pas, sans être ni suivie, ni observée...

Cauteleux, soupçonneux, El Señor ne la laissera seule, cette fois. Il la désire... enfermée, stockée, ficelée... elle ... qui rêve d'être un quetzal, qui rêve d'eau, de vent, de nature... Il se l'imagine sinueuse... Elle... lui montrait le Quetzalcóatl...




- 2 -

Sandrita se réveille ainsi, inondée de sueur, choquée. La tête dans un brouillard dense avec l'étrange sensation d'être droguée. Elle songe aux paysans indiens qui connaissent les vertus du peyotl, la plante qui émerveille les yeux de visions colorées. Son cauchemar l'ouvre en deux, d'un coup de machette. Refleurit de son ventre une plante carnassière, une absence...

Chaque coucher de soleil à présent lui apporte son lot de douleurs internes. De nuit en nuit elle retarde l'heure où elle se glisse sous les draps frais, découvre une nouvelle ride dans la géographie du plafond de sa chambre. Dans la journée, elle s'occupe à mille taches qui l'empêchent de se voir. De temps à autre pourtant, elle se retrouve vautrée malgré elle dans son vieux fauteuil râpé, ou figée dans la contemplation d'une scène familière accrochée à sa fenêtre ; ses yeux roulent alors dans les oranges, le café du marché, les cosmos rouges ou jaunes, ou survolent de plomb à demi-éveillés les champs de canne à sucre et de sorgho.

L'ouverture du marché suit de près l'astre de feu et ne lui laisse guère le temps de baguenauder. Elle se rince le visage à l'eau froide, avale une tasse de café con léché, enfile quelques oripeaux : une longue jupe colorée et un chemisier blanc qui baille et tire vers le gris. Sur son visage famélique, elle se redessine un sourire, étrangle sa parole.

Dans la grande rue salle, déjà les étals sont dressés. Le temps se met à bourdonner, pendule sa soif. De très jeunes filles coudoient des femmes fripées, vêtues chichement, qui emplissent un petit panier d'osier de fruits de nopals. Quelques niños chahutent parmi les agrumes. La lumière danse sur les fruits, les saveurs et les parfums. A cette époque de l'année, c'est l'effervescence. Non que les pesos soient subitement revenus, mais les traditions veillent au grain. Chaque maison, chaque logement édifie son nacimiento, crèche de l'Enfant Jesus. Bibelots hétéroclites, santons de terre cuite, lumières électriques des couleurs les plus vives, il faudrait à Sandrita condenser sur un pan de mur de sa demeure, tout ce qui recèle le plus d'éclats pour célébrer la Sainte Nativité. Elle voudrait bien s'y soustraire à présent.

Sandrita s'est arrêtée pensive devant une orchidée. Ce n'est pas tant la fleur qui la fascine, ni la forme torturée de ses pétales, mais corrodées de mémoire, des images qui insolentes resurgissent dans la foule, ballons éclatés sous les pas qui s'effacent...



- 3 -

- " Miguel ! "

Quelque part dans une ville de l'Estados Unidos Mexicanos, une procession s'anime. Nous sommes le 17 décembre le deuxième soir de la neuvaine, appelée - las Posadas - les Auberges. Des jeunes filles portent des statues fixées sur un brancard ; Marie souriante, vêtue de blanc en chapeau de paille, enceinte de neuf mois et Joseph en long manteau de satin, coiffé du chapeau à jugulaire des peones poblados, portant de la main droite une petite valise en simili-peau de caïman et de l'autre un lis.

[...]


LdSM © extrait publié, entre-autre, en revues.


vitromosaïque, art mexicain

Vitromosaïque mexicaine




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